Héritage numérique : la gestion du patrimoine à l’ère digitale expliquée simplement

Comptes en ligne, photos stockées dans le cloud, cryptomonnaies, abonnements, profils sur les réseaux sociaux : une partie croissante du patrimoine se trouve désormais dans le monde digital. Pourtant, en France, moins de 10 % des personnes ont réellement anticipé la transmission de leurs données en cas de décès. Cette absence d’anticipation crée des situations très difficiles pour les proches, entre blocage d’accès, risques de fraude et perte définitive de souvenirs ou d’actifs financiers. Comprendre l’héritage numérique, c’est apprendre à protéger à la fois vos biens et votre identité en ligne, mais aussi à alléger la charge administrative et émotionnelle qui pèsera un jour sur vos héritiers.

Cadre juridique du patrimoine numérique en france : RGPD, code civil, loi pour une république numérique

Définition légale des données personnelles et des biens numériques selon le RGPD et la CNIL

Le point de départ de toute stratégie d’héritage numérique reste la définition légale des données personnelles. Le RGPD considère comme données personnelles toute information permettant d’identifier directement ou indirectement une personne : adresse e‑mail, identifiants de compte, adresses IP, photos de profil, historiques de navigation, etc. Autrement dit, une grande partie de ce que vous laissez en ligne fait déjà partie de votre patrimoine informationnel.

La CNIL rappelle que ces données bénéficient d’une protection renforcée, même si le RGPD s’applique avant tout aux personnes vivantes. En parallèle, la loi française commence à reconnaître la notion de biens numériques : cryptomonnaies, bibliothèques de contenus numériques, licences logicielles ou encore droits d’accès à des services en ligne. Ces éléments peuvent avoir une valeur économique, mais aussi culturelle ou sentimentale, et s’inscrivent progressivement dans la notion élargie de « patrimoine » au sens du Code civil.

Pour structurer votre réflexion, vous pouvez vous appuyer sur des ressources de vulgarisation comme les dossiers « patrimoine numérique » proposés par des acteurs patrimoniaux ou académiques, qui montrent comment la notion de patrimoine s’est déplacée des biens matériels vers les traces numériques et les archives en ligne.

Notion de « personne décédée » et directives anticipées numériques dans le code civil

En droit français, la personne décédée n’est plus titulaire de droits au sens strict, mais sa mémoire, son image et certaines de ses données restent protégées. Le Code civil a été complété par la loi pour une République numérique afin de permettre à chacun de définir, de son vivant, des directives anticipées numériques. Ces directives peuvent préciser ce que vous souhaitez pour vos comptes, vos contenus et vos données après votre mort : conservation, suppression, anonymisation, transformation en espace mémoriel, etc.

Concrètement, ces volontés peuvent être intégrées dans un testament, mais aussi déposées auprès de prestataires ou consignées via des outils spécifiques prévus par certains grands services en ligne. Le décret du 29 mai 2019 a précisé ce cadre, en reconnaissant la possibilité de désigner un tiers chargé de faire appliquer ces souhaits, sorte de « référent numérique » chargé de votre héritage digital. L’absence de directives laisse une marge d’action aux héritiers, mais complique les arbitrages entre respect de la vie privée et nécessité de gérer les comptes.

Dispositions de la loi lemaire (2016) sur le devenir des comptes en ligne après décès

La loi pour une République numérique (dite loi Lemaire, 2016) est le premier texte français à aborder directement le devenir des comptes en ligne après décès. Elle consacre le droit, pour chaque utilisateur, d’organiser le sort de ses données personnelles et de ses comptes via des directives applicables post-mortem. Elle encadre aussi l’intervention des héritiers lorsqu’aucune indication préalable n’a été donnée.

Les héritiers peuvent ainsi demander la clôture de comptes, la mise à jour de certaines données ou leur suppression, à condition de justifier de leur qualité et de respecter l’esprit des droits fondamentaux (vie privée, secret des correspondances). Cette loi a posé les bases d’un véritable « droit à la mort numérique maîtrisée », même si la pratique reste encore inégale selon les plateformes, notamment lorsqu’elles sont basées à l’étranger.

Responsabilité des hébergeurs et plateformes (meta, google, OVHcloud) en matière de comptes post-mortem

Les hébergeurs et grandes plateformes sont soumis à une double obligation : respecter les exigences de protection des données (RGPD, loi Informatique et Libertés) et tenir compte des droits successoraux reconnus aux héritiers. Concrètement, un acteur comme Meta (Facebook, Instagram) ou Google doit prévoir des mécanismes pour signaler un décès, transformer un compte en espace de commémoration ou le supprimer, sans pour autant livrer librement des identifiants d’accès.

Les hébergeurs d’infrastructures (par exemple un fournisseur de serveurs ou de cloud) sont, eux, tenus de coopérer avec les ayants droit et les notaires pour l’accès aux données stockées, dans le respect des décisions de justice et des directives laissées par l’utilisateur. Cette responsabilité reste cependant encadrée : la plupart des services excluent contractuellement la transmission directe de mots de passe et imposent des procédures dédiées, que vos proches devront suivre étape par étape.

Cartographie du patrimoine numérique : comptes, actifs cryptos, contenus et licences

Inventaire systématique des comptes en ligne : réseaux sociaux, banques, e-commerce, stockage cloud

La première difficulté de la gestion d’héritage numérique tient souvent à la question suivante : « Par où commencer ? ». La multiplication des comptes rend l’inventaire complexe. En moyenne, un internaute français dispose de plus de 25 comptes en ligne : réseaux sociaux, banques en ligne, boutiques e‑commerce, plateformes de streaming, services de stockage cloud, outils professionnels.

Un inventaire méthodique est donc indispensable. L’idée n’est pas de lister tous vos mots de passe sur un simple fichier texte, mais de documenter les services réellement importants (ceux qui contiennent de l’argent, des documents sensibles ou des souvenirs irremplaçables) et la manière dont ils pourront être récupérés. Cette cartographie servira de colonne vertébrale à votre plan de succession numérique.

Actifs numériques à valeur patrimoniale : cryptoactifs (bitcoin, ethereum), NFT, domaines et sites web

Les cryptoactifs (Bitcoin, Ethereum, stablecoins) et les NFT sont devenus des composantes à part entière du patrimoine. En 2023, plus de 10 % des Français déclaraient détenir ou avoir détenu des cryptomonnaies. Ces actifs, totalement dématérialisés, ne sont accessibles que via des clés privées ou des seed phrases. Une mauvaise transmission de ces éléments entraîne une perte définitive et irrémédiable.

De la même manière, un nom de domaine premium, un site e‑commerce rentable ou un blog monétisé peuvent représenter une valeur marchande significative. Ces actifs doivent être identifiés, chiffrés en valeur, puis intégrés dans votre réflexion patrimoniale, au même titre qu’un compte-titres ou qu’un bien immobilier locatif. La difficulté particulière vient de leur caractère très « technique », qui nécessite souvent un accompagnement adapté.

Œuvres numériques protégées par le droit d’auteur : photos, vidéos YouTube, portfolios behance, GitHub

Vos créations numériques sont protégées par le droit d’auteur : photos, illustrations, vidéos YouTube, musiques en ligne, mais aussi code source publié sur GitHub ou portfolios de design. Ces œuvres constituent un véritable capital créatif, transmissible à vos héritiers. Elles peuvent continuer à générer des revenus (publicité, droits d’auteur, ventes de licences) bien après votre décès.

Pour un créateur de contenus, un influenceur ou un développeur, organiser cet aspect de l’héritage numérique est crucial. Qui gérera la chaîne YouTube ? Faut‑il maintenir le site de photographie en ligne ? Les accès aux comptes publicitaires ou aux plateformes de vente doivent être intégrés à vos directives, faute de quoi des flux de revenus pourront se bloquer, voire disparaître au profit des plateformes.

Données dématérialisées associées à des droits : billets électroniques, programmes de fidélité, miles aériens

Certains droits sont aujourd’hui purement numériques : billets d’avion électroniques, réservations dématérialisées, points de fidélité, miles, coffrets cadeaux virtuels. Individuellement, ces éléments semblent anodins, mais certains comptes de fidélité ou programmes de miles peuvent représenter des milliers d’euros de valeur potentielle.

Les conditions de transmissibilité varient fortement selon les programmes. Certains prévoient explicitement la possibilité de transfert en cas de décès, d’autres l’interdisent ou la limitent. Pourtant, une simple preuve de décès et un contact avec le service client permettent parfois de négocier un geste commercial ou un transfert gracieux. Sans inventaire, ces droits sont généralement perdus.

Licences logicielles et abonnements SaaS (microsoft 365, adobe creative cloud, spotify, netflix)

Une partie du budget mensuel se concentre désormais dans des abonnements : suites logicielles SaaS, plateformes de streaming, outils de productivité, logiciels professionnels. Même s’ils n’entrent pas tous dans le patrimoine au sens strict (la plupart des licences sont personnelles et non transmissibles), ils impactent la succession par les prélèvements récurrents et les engagements contractuels.

Documenter ces abonnements permet à vos héritiers de les résilier rapidement pour éviter des dépenses inutiles, ou au contraire de les maintenir lorsqu’ils sont utiles à la famille ou à une activité professionnelle (par exemple un abonnement Microsoft 365 partagé, ou un compte de stockage cloud contenant des documents essentiels). Cette cartographie vous sera également utile de votre vivant pour reprendre la main sur vos dépenses numériques.

Mécanismes de transmission du patrimoine numérique : succession, mandat à effet posthume, fiducie

Intégration du patrimoine numérique dans la succession classique : notaire, héritiers réservataires, testament olographe

La succession numérique ne se traite pas en parallèle de la succession classique, mais en complément. Les comptes en ligne, cryptoactifs, droits d’auteur et autres biens immatériels entrent dans l’actif successoral et sont soumis aux mêmes règles de réserve héréditaire et de quotité disponible. Un testament olographe bien rédigé peut parfaitement contenir des clauses précisant le sort de vos biens numériques.

Le notaire joue un rôle clé de coordination : information des héritiers, intégration de la valeur des actifs numériques dans la masse successorale, communication avec certaines plateformes lorsqu’une décision de justice est nécessaire. Un échange en amont avec votre notaire permet souvent de clarifier ce qui est juridiquement possible ou non, et d’éviter des dispositions contraires à la loi ou inapplicables.

Utilisation du mandat à effet posthume pour la gestion spécifique des actifs numériques complexes

Le mandat à effet posthume est un outil encore méconnu mais très adapté à la gestion d’actifs numériques complexes. Il permet de désigner une personne (mandataire) chargée, après votre décès, de gérer tout ou partie de votre patrimoine pour le compte des héritiers, pendant une durée limitée. Ce mécanisme, prévu par le Code civil, est particulièrement utile lorsque vos proches n’ont pas les compétences techniques nécessaires.

Un tel mandat peut par exemple confier à un proche « technophile » ou à un professionnel la gestion de vos sites web, portefeuilles de cryptomonnaies, licences logicielles professionnelles ou comptes de développeur. L’objectif n’est pas de le déposséder au profit du mandataire, mais de sécuriser la transition, de maintenir les services essentiels et de maximiser la valeur transmise.

Clés privées, seed phrase et succession de cryptoactifs : coffres-forts numériques et multisignatures

La spécificité des cryptomonnaies tient à la règle implacable suivante : pas de clé privée, pas d’accès. Pour préserver la sécurité tout en organisant la transmission, plusieurs solutions existent. Vous pouvez, par exemple, stocker votre seed phrase dans un coffre-fort physique (banque, notaire) ou utiliser un coffre-fort numérique chiffré dont l’accès sera transmis à votre décès.

Les portefeuilles multisignature offrent une autre approche : plusieurs clés distinctes doivent être réunies pour valider une transaction. Ce schéma permet de répartir le pouvoir entre plusieurs héritiers ou entre un héritier et un notaire. L’équilibre consiste à limiter le risque de vol ou de piratage pendant votre vie, tout en évitant le scénario catastrophique où vos héritiers se retrouvent définitivement bloqués.

Modèles de fiducie et escrow pour la gestion de portefeuilles en ligne et de noms de domaine premium

Pour les patrimoines numériques importants (sites à forte audience, noms de domaine premium, portefeuilles crypto d’envergure), certains recourent à des structures plus sophistiquées, inspirées de la fiducie ou de l’escrow. Un tiers de confiance (banque privée, étude notariale, société spécialisée) est mandaté pour conserver des accès, gérer des licences ou organiser la cession progressive d’actifs au profit d’héritiers ou de bénéficiaires désignés.

Ces montages, plus coûteux, se justifient lorsque les enjeux financiers sont conséquents ou lorsque la dimension internationale du patrimoine numérique complique encore la succession. Ils s’inscrivent dans une logique similaire à celle utilisée pour les entreprises familiales ou les patrimoines immobiliers complexes, mais transposée au monde digital.

Clauses testamentaires dédiées aux comptes google, apple ID, facebook, PayPal ou binance

Les plateformes grand public ne permettent pas toutes la même flexibilité en matière de succession. Il est donc pertinent de prévoir des clauses testamentaires ciblées mentionnant explicitement certains comptes : Google, Apple ID, Facebook, PayPal, Binance, plateformes de trading, etc. Ces clauses ne remplacent pas les procédures internes des plateformes, mais elles fournissent un mandat clair au proche qui agira auprès d’elles.

Vous pouvez, par exemple, préciser que tel héritier sera chargé de fermer certains comptes, d’exporter vos photos, de rapatrier le solde d’un wallet ou de convertir un compte en page mémorielle. Mentionner les adresses e‑mail associées, les identifiants publics ou les noms d’utilisateur facilite considérablement la tâche de ceux qui devront prouver la continuité entre votre identité civile et votre identité numérique.

Outils et plateformes de gestion d’héritage numérique : gestionnaires de mots de passe, coffres-forts digitaux et services spécialisés

Gestionnaires de mots de passe (1password, dashlane, bitwarden) avec contacts d’urgence et accès délégué

Les gestionnaires de mots de passe jouent un rôle central dans une stratégie d’héritage numérique. Des solutions comme 1Password, Dashlane ou Bitwarden permettent de stocker de manière chiffrée l’ensemble de vos identifiants, mais offrent aussi des fonctions d’accès d’urgence ou de délégation. Vous pouvez ainsi désigner une ou plusieurs personnes qui pourront accéder à vos coffres après un certain délai ou après validation d’un événement (décès constaté, par exemple).

Cette approche présente un double avantage : simplifier votre vie quotidienne en centralisant vos accès, et offrir à vos proches un unique point d’entrée vers vos comptes essentiels. La contrepartie est la nécessité d’une hygiène de sécurité irréprochable de votre vivant, afin que cette « clé maîtresse » ne devienne pas une faille.

Coffres-forts numériques chiffrés (KeePass, tresorit, proton drive) pour documents de succession et clés cryptos

Au‑delà des mots de passe, certains documents doivent être conservés dans des coffres-forts numériques chiffrés : copies de pièces d’identité, testaments scannés, contrats, fichiers wallet.dat, seed phrases, relevés de portefeuilles numériques. Des solutions comme KeePass (en local), Tresorit ou Proton Drive (en cloud chiffré) permettent de créer ces espaces sécurisés.

Vous pouvez y déposer un « dossier succession » contenant un inventaire synthétique, des copies de contrats et des instructions pratiques. Le lien entre ce coffre-fort et votre notaire est déterminant : l’accès devra être transmis ou activé à partir de documents gardés en étude (par exemple, le mot de passe maître placé sous enveloppe cachetée).

Services dédiés à l’héritage numérique (legacy contact d’apple, gestion de compte inactif de google)

Les grands fournisseurs commencent à proposer des dispositifs natifs de gestion d’héritage numérique. Apple a ainsi mis en place la fonctionnalité Legacy Contact, qui permet de désigner un ou plusieurs contacts légataires autorisés à accéder à certaines données iCloud après votre décès (photos, documents, notes, etc.). Google propose de son côté la Gestion de compte inactif, qui permet de définir un délai d’inactivité puis de choisir ce qui doit se passer : notification de contacts de confiance, partage ou suppression de données.

Ces outils facilitent grandement la vie de vos proches, à condition que vous les ayez activés et paramétrés avec soin. Ils complètent, sans les remplacer, vos dispositions testamentaires et vos inventaires, car ils ne couvrent que l’écosystème propre de chaque fournisseur.

Plateformes de prévoyance en ligne (testamento, médiateur du notariat numérique, services des notaires de france)

Des plateformes de prévoyance en ligne aident désormais à formaliser vos directives numériques et à les articuler avec votre succession classique. Elles permettent de préparer un testament numérique, de désigner des référents digitaux, de consigner des informations utiles pour les notaires, voire de créer des messages posthumes à destination de vos proches.

En parallèle, la profession notariale développe des services de notariat numérique, avec des actes électroniques, des coffres-forts numériques et des canaux sécurisés pour la conservation de directives anticipées. Utiliser ces outils, c’est vous donner une chance supplémentaire que votre volonté numérique soit comprise, respectée et techniquement exécutable.

Procédures concrètes auprès des grandes plateformes : facebook, instagram, google, apple, banques en ligne

Transformation d’un compte facebook en compte de commémoration : conditions, documents, paramétrage

En pratique, un proche qui souhaite gérer votre profil Facebook après votre décès devra suivre une procédure précise. Facebook propose deux options principales : la suppression définitive du compte ou sa transformation en compte de commémoration. Dans ce second cas, la mention « En souvenir de » est ajoutée au nom, le profil n’apparaît plus dans les suggestions d’amis et les nouvelles connexions sont bloquées.

Pour lancer la procédure, un proche doit fournir un justificatif (certificat de décès, preuve du lien avec la personne) via un formulaire dédié. Si vous avez désigné un contact légataire dans vos paramètres, cette personne disposera de droits limités pour gérer certaines informations (photo de profil, message épinglé, demandes d’amis), sans pouvoir se connecter comme si elle était vous. Sans désignation préalable, la marge de manœuvre des proches est plus restreinte.

Suppression ou gestion des comptes google (gmail, YouTube, google photos) via gestion de compte inactif

Pour Google, l’outil central reste la Gestion de compte inactif. Vous pouvez y définir un délai d’inactivité (de 3 à 18 mois) au‑delà duquel Google considérera votre compte comme potentiellement abandonné. Vous choisissez ensuite ce qu’il doit se passer : prévenir certains contacts de confiance, leur donner l’accès à certaines données (Gmail, Drive, Photos, YouTube), ou supprimer automatiquement tout ou partie du compte.

Sans ce paramétrage, vos héritiers devront passer par un formulaire spécifique pour demander, au cas par cas, l’accès à des données ou la fermeture d’un compte. Google examine alors la demande et la documentation fournie (acte de décès, justificatif d’identité, preuve du lien de parenté), ce qui peut prendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois.

Transmission de l’apple ID et gestion de l’« héritage numérique » dans icloud (photos, achats app store)

L’écosystème Apple fonctionne sur la base de l’Apple ID, qui donne accès à iCloud, aux achats App Store, à Apple Music, etc. La fonctionnalité de contact légataire (Digital Legacy) permet d’anticiper la transmission d’une partie de ces données : photos, vidéos, fichiers stockés sur iCloud Drive, sauvegardes d’appareils, notes, etc. Les contenus protégés par licence (films, musiques achetées) restent souvent non transmissibles, car ils sont liés à un droit d’usage personnel.

Le contact légataire reçoit un code d’accès spécial, à utiliser avec un certificat de décès pour demander la récupération des données. Sans ce dispositif, la récupération est plus complexe et dépend de l’appréciation d’Apple, qui reste très attaché à la protection de la vie privée de ses utilisateurs, même après leur mort.

Clôture et transfert de comptes bancaires en ligne (boursorama, hello bank!, N26) et wallets (PayPal, lydia)

Les banques en ligne appliquent les mêmes règles de succession que les banques traditionnelles. Lorsqu’un décès est déclaré, les comptes sont généralement bloqués, puis intégrés à l’actif successoral. Pour les services purement numériques (néobanques, comptes PayPal, Lydia, etc.), la difficulté réside parfois dans l’identification de ces comptes et dans la récupération des relevés.

Une fois les accès obtenus (ou les services contactés sur la base de justificatifs), les héritiers peuvent transférer les soldes vers les comptes de la succession, puis demander la fermeture. Les conditions générales de certains wallets prévoient des procédures simplifiées, mais excluent la transmission directe du compte lui‑même. D’où l’intérêt, pour vous, de documenter les services utilisés et l’adresse e‑mail associée à chacun.

Gestion des comptes professionnels : LinkedIn, GitHub, outils SaaS (salesforce, slack, google workspace)

Les comptes professionnels soulèvent un enjeu spécifique : continuité d’activité. Un profil LinkedIn appartenant à un dirigeant ou un commercial clé, un compte GitHub hébergeant du code stratégique, un environnement Salesforce ou Google Workspace lié à l’entreprise : autant d’éléments qui doivent être récupérés et gérés rapidement pour éviter des ruptures de service.

En pratique, les héritiers collaborent souvent avec l’employeur, qui reste titulaire de droits sur certains comptes, pour organiser la récupération des données et la redirection des accès. Du côté des travailleurs indépendants, la documentation de ces outils, des licences et des données clients est indispensable pour permettre la poursuite ou la cession de l’activité.

Protection, confidentialité et cybersécurité du patrimoine numérique transmis

Mise en place d’une politique de mots de passe robustes et d’authentification multifacteur (2FA, FIDO2, YubiKey)

Un bon plan d’héritage numérique commence par de bonnes pratiques de cybersécurité. Un mot de passe faible ou réutilisé met en danger non seulement vos données, mais aussi, indirectement, vos héritiers. L’usage d’un gestionnaire de mots de passe et la mise en place systématique d’une authentification multifacteur (2FA) constituent désormais un minimum.

Les clés physiques FIDO2 (type YubiKey) ajoutent une couche de sécurité très efficace, mais posent la question de leur transmission. Où seront‑elles conservées ? Qui saura les utiliser ? Anticiper ces aspects vous permet de concilier sécurité maximale pendant votre vie et accessibilité raisonnable après votre décès. Une stratégie équilibrée peut prévoir des niveaux de protection différents selon la sensibilité des comptes.

Chiffrement de bout en bout des données sensibles et segmentation des accès entre héritiers

Le chiffrement de bout en bout permet de s’assurer que seules les personnes autorisées peuvent lire certaines données, même si un tiers accède techniquement aux serveurs ou aux supports de stockage. Utiliser des solutions chiffrées pour vos archives sensibles (dossiers médicaux, documents juridiques, journaux personnels) protège votre vie privée, mais oblige aussi à organiser soigneusement la transmission des clés.

Segmenter les accès entre héritiers peut être pertinent. Par exemple, confier à l’un la gestion des cuentas financières, à un autre la gestion des archives familiales, en veillant à ce que personne ne détienne seul la totalité des clés les plus sensibles. Cette approche limite le risque de dérive tout en respectant l’équilibre familial et la confidentialité.

Plan de continuité d’activité numérique : récupération des accès, redirection de domaines, sauvegardes

On parle souvent de plan de continuité d’activité numérique pour les entreprises, mais la logique s’applique aussi aux particuliers. Que se passe‑t‑il si vous disparaissez brutalement ? Qui pourra rediriger vos noms de domaine, mettre à jour un message d’accueil professionnel, récupérer les sauvegardes de votre ordinateur ou de votre téléphone ?

Formaliser un minimum de procédures, même sous forme de mémo stocké dans un coffre-fort numérique, aide vos proches à éviter les ruptures brutales : disparition d’un site professionnel, perte de données stockées localement, impossibilité d’ouvrir des sauvegardes chiffrées, etc. Là encore, l’analogie avec l’assurance-vie est parlante : un petit effort de préparation peut éviter de lourdes pertes matérielles et immatérielles.

Prévention de l’usurpation d’identité post-mortem et de la fraude aux comptes inactifs

Les comptes numériques inactifs sont une cible privilégiée pour les cybercriminels : récupération d’adresse e‑mail, détournement de profil pour des escroqueries, exploitation de données personnelles pour des fraudes. Après un décès, la réactivité de vos proches est donc cruciale pour signaler, fermer ou transformer vos comptes.

Un plan d’héritage numérique bien pensé permet de réduire cette fenêtre de vulnérabilité. Les héritiers savent quels comptes existent, quels services doivent être prévenus, quelles priorités traiter (banques, e‑mails principaux, réseaux sociaux exposés). Cette anticipation protège votre mémoire, mais aussi la sécurité financière et psychologique de ceux qui vous survivront.

Construire son plan d’héritage numérique étape par étape : modèle pratique et check-list

Élaboration d’un inventaire numérique structuré : tableau de bord des comptes et actifs

La première étape opérationnelle consiste à bâtir un tableau de bord de votre patrimoine numérique. Un simple fichier structuré, stocké dans un coffre-fort numérique, peut suffire : rubriques par type de compte (financier, administratif, personnel, professionnel), mention de l’adresse e‑mail utilisée, importance du compte, existence d’actifs ou de documents critiques.

Pour gagner en clarté, vous pouvez utiliser un tableau synthétique :

Type de compte Service / URL E‑mail associée Priorité pour les héritiers
Banque en ligne Boursorama prenom.nom@mail.com Très élevée
Cloud & photos Google Photos / iCloud adresse principale Élevée
Réseaux sociaux Facebook, Instagram adresse secondaire Moyenne

Ce tableau ne contient pas les mots de passe, mais sert de guide à ceux qui auront accès à votre gestionnaire de mots de passe ou à votre coffre-fort numérique.

Rédaction de directives numériques claires : consignes par plateforme et par type de données

Une fois l’inventaire établi, la deuxième étape consiste à rédiger des directives numériques claires. Pour chaque plateforme importante, indiquez ce que vous souhaitez : suppression immédiate, maintien comme espace mémoriel, transfert de données (photos, documents), récupération d’actifs financiers, poursuite d’une activité professionnelle, etc.

Un format pratique consiste à créer un document structuré par sections (« Comptes financiers », « Cryptoactifs », « Réseaux sociaux », « Activités professionnelles », « Archives familiales ») avec des consignes courtes et précises. Ce document doit rester cohérent avec votre testament et avec les options paramétrées directement dans les services (Legacy Contact, Gestion de compte inactif, etc.).

Articulation entre testament papier, fichier numérique chiffré et dépôt chez le notaire

L’efficacité de votre plan repose sur une bonne articulation entre le monde papier et le monde numérique. Le testament olographe ou authentique reste l’instrument juridique central, notamment pour la répartition des biens et la désignation de personnes de confiance (exécuteur testamentaire, mandataire à effet posthume, référent numérique).

En parallèle, un fichier numérique chiffré (ou un ensemble de documents) détaille l’inventaire, les consignes pratiques, les liens vers les services et, éventuellement, les modalités d’accès aux coffres-forts ou gestionnaires de mots de passe. Le notaire joue ici un rôle d’interface : il peut conserver une copie de certaines informations, ou au moins les références nécessaires pour que vos héritiers retrouvent ce qu’il faut au bon endroit.

Communication contrôlée aux proches : désignation de référents digitaux et calendrier de mise à jour

Un plan d’héritage numérique ne doit ni rester totalement secret, ni être diffusé sans discernement. Une approche équilibrée consiste à désigner un ou plusieurs référents digitaux : des proches en qui vous avez confiance, informés de l’existence de votre dispositif (testament, inventaire, coffres-forts), mais pas nécessairement des détails des accès tant que vous êtes en vie.

Prévoir un calendrier de mise à jour est également crucial : vos comptes évoluent, vos abonnements changent, de nouveaux services apparaissent. Actualiser votre inventaire tous les 12 à 18 mois, ou à chaque fois qu’un changement patrimonial important intervient (nouvel investissement crypto, création d’une activité en ligne, ouverture d’un compte bancaire numérique), permet de maintenir la pertinence de votre dispositif et d’éviter que vos héritiers ne se retrouvent face à un plan obsolète.